Martial Décoppet

«Les entrepreneurs se sont posé les bonnes questions»

ENTRETIEN La pandémie de covid a fait vivre aux PME suisses un test de résistance sans précédent. Martial Décoppet, responsable de la clientèle entreprises chez Credit Suisse pour la région Suisse romande, a été aux premières loges pour l’observer 

Agilité, résilience, capacité d’adaptation. Ces termes sont déclinés à l’infini depuis le début de la crise du nouveau coronavirus. Les cinq finalistes du Prix SVC 2020 les ont, eux, pratiqués au quotidien. Dans leurs secteurs respectifs, ils ont montré à quel point les PME pouvaient mettre à profit leur taille pour réagir et rebondir rapidement face à l’adversité. Responsable de la clientèle entreprises chez Credit Suisse pour la Suisse romande, Martial Décoppet a observé avec un intérêt teinté d’admiration la souplesse dont les PME ont fait preuve ces derniers mois.

 

 

Après 15 mois de pandémie, com- ment évaluez-vous la santé des PME romandes? Il m’est difficile de don- ner une réponse univoque puisque la situation varie évidem- ment en fonction des activités. Les secteurs tels que le tourisme, la restauration ou l’événementiel sont malheureusement fortement touchés. Pour le reste de l’économie, une fois le choc des premières semaines absorbé, les entreprises ont plutôt bien résisté. Grâce aux aides mises en place telles les RHT (réductions de l’horaire de travail), mais aussi parce que les patrons ont pris des mesures très rapidement pour maîtriser leurs coûts et assurer les liquidités. Cela leur a ensuite permis de se concentrer sur les mesures stratégiques à prendre.


Est-ce que d’autres secteurs moins attendus que celui de l’événementiel, des loisirs et des divertissements souffrent? Les jeunes start-up rencontrent des difficultés à lever des fonds parce que tout s’est arrêté pendant un moment du côté des investis- seurs. Nous avons mis en place des prêtsrelais pour leur per- mettre de passer le cap.

 

Outre les crédits covid, est-ce que Credit Suisse met à la disposition des entreprises des outils spécifiques pour aider les PME? En sus des 3,3 milliards accordés au titre des prêts covid, Credit Suisse a mis en place un fonds de 500 millions de francs pour aider les entreprises clientes qui, en dépit d’un modèle d’affaires performant, ont des pro- blèmes temporaires de liquidité.

 

Est-ce que la situation change votre évaluation du risque encouru? Notre approche est toujours adaptée en fonction du modèle commercial et de la situation individuelle de l’entreprise concernée. Nous essayons de faire preuve de pragmatisme dans cette période qui reste inédite.

 

La capacité d’adaptation des PME a beaucoup été saluée durant la crise. Est-ce que leur force de résilience vous a surpris? Une fois le choc passé, j’ai trouvé tout à fait remarquable leur capacité à se remettre en question et à faire évoluer rapidement certains points de leur business model. Les entrepreneurs se sont posé les bonnes questions. Aujourd’hui, l’industrie fait face à un nouveau challenge, à savoir celui des matières premières. Le secteur est confronté à des problèmes d’approvisionne- ment pour de nombreuses matières comme le plastique, le métal ou l’aluminium. Cela fait renchérir les coûts de production et contraint les entrepreneurs, une fois de plus, à réagir.

 

Constatez-vous une accélération de la numérisation dans les PME romandes? Indéniablement. Le gros changement que je vois, c’est vraiment leur développement rapide dans la vente par internet. Là, on a vraiment gagné trois à cinq ans. D’ailleurs, ce mouvement a permis au secteur de bien s’en sortir.

 

Est-ce au détriment d’autres inves- tissements? La clé, pour certaines PME, est la rapidité du choix stratégique à opérer. C’est d’autant plus crucial que les investissements sont conséquents. On parle souvent de l’intelligence artificielle et de la numérisation, notamment. J’ai personnellement en tête l’exemple d’une entreprise qui a décidé de diminuer sa dépendance aux sous-traitants étrangers et de rapatrier à l’interne une partie de sa production. Le processus a été accéléré par la pandémie et le retour sur investissement est très intéressant.

 

Quel autre effet la pandémie a-t-elle eu? Une conséquence dont on parle moins, c’est que cela a aussi entraîné une augmentation des successions ou des cessions d’entreprises. Je rencontre des patrons qui me disent: «Je vends parce que l’année dernière, c’était trop dur.» Certains se sont dit que le moment était venu de trouver une solution pour transmettre le flambeau. Notre vocation étant d’accompagner les entrepreneurs tout au long de leur cycle de vie, nous les épaulons dans cette démarche.

 

Quel est, plus précisément, votre rôle dans ce processus qui, avec l’arrivée des baby-boomers à l’âge de la retraite, représente un enjeu majeur pour ces prochaines années? Tout à fait majeur. Nous faisons notamment de la mise en réseau. Credit Suisse a mis en place un desk pour les entrepreneurs, avec par exemple des anciens patrons qui sont intéressés à investir pour soutenir une reprise par des personnes qui n’ont pas forcément les fonds propres disponibles. Il est aussi dans l’intérêt de la banque d’assurer la pérennité de ces entreprises.


Vous évoquez la fatigue de certains dirigeants. Dans quel état d’esprit se trouvent aujourd’hui les entreprises, alors que les signaux se sont améliorés? Actuellement, le moral est bon parce que les carnets de commandes sont pleins et parce que les entreprises ont bien travaillé sur leurs modèles d’affaires pendant la pandémie. Elles ont limité les frais de voyage ou de marketing. Il y a maintenant un effet de rattrapage au niveau des chiffres d’affaires. La question est de savoir combien de temps cela va durer. Il faut en tout cas que la reprise soit pérenne.

 

Quelles sont, à vos yeux, les clés qui vont permettre à une PME de sortir renforcée de cette crise? En tout premier lieu: il faut garder la foi et l’enthousiasme. Si ces ingrédients sont réunis, la capacité d’innovation et d’adaptation des PME se confirmera encore et toujours. C’est inscrit dans l’ADN de tous les entrepreneurs à succès que je côtoie!