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Colonne NZZ: Büroskop

Un discours qui a de quoi laisser les employés perplexes

L’écran affiche un rappel: «Townhall Meeting dans 15 minutes». L’employé peste. Il se dit qu’il n’a pas le temps de participer à une énième séance pour les collaborateurs. Mais le nouveau Chief Digital Officer (CDO) fait sa première allocution et l’employé ne veut pas la manquer. Le CEO a annoncé la nomination du responsable du numérique il y a peu à grand renfort de louanges. Son communiqué disait en substance que «la transformation digitale plaçait l’entreprise devant d’énormes défis» et que «le poste nouvellement créé à l’échelon C montrait que la numérisation bénéficiait d’une priorité hautement stratégique». En tant que cofondateur de start-up couronné de succès, le CDO était censé insuffler un état d’esprit tout droit venu de la Silicon Valley et façonner ainsi le tournant du numérique. Il allait travailler en étroite collaboration avec le Chief Strategy Officer (CSO).

Dès les premiers instants du Townhall Meeting, le CDO affirme que les technologies disruptives modifient le marché, ce qui rend les innovations plus nécessaires que jamais. Il poursuit avec une présentation multimédias et se déplace dans l’espace pour donner du dynamisme à sa présentation. Il la ponctue de séquences filmées sur l’avenir de la branche, avec une bande son trépidante. Selon le CDO, la Silicon Valley travaille depuis longtemps à modeler le futur, alors qu’ici, la branche est en passe de laisser filer les champions de demain. L’entreprise souffrirait d’un important retard dans l’innovation, comme il a pu le constater dès ses premiers jours.

«Nous avons besoin d’un nouveau ‹digital mindset›», martèle le CDO. Il est impératif que nous réfléchissions «out of the box» et que nous développions une vision. De plus, les collaborateurs doivent accroître leurs «skills».

Il s’agit à présent d’apprendre tout au long de la vie («lifelong learning») et d’adopter une «culture collaborative». Il continue en soutenant que la numérisation est une chance que nous devons saisir et explique qu’avec les nouvelles initiatives numériques, nous allons amener l’agilité et l’efficacité dans l’entreprise à un niveau inédit. Tout ceci aurait un impact sur les «indicateurs clé de performance». L’employé en question se sent inspiré par l’esprit de la Silicon Valley que transmet le nouveau chef du numérique.
De retour à son bureau, son collègue lui demande ce qu’il a retenu de la séance. L’employé répond qu’il a appris pas mal de choses. Son collègue veut en savoir plus. Qu’entend-il par là? L’employé ne répond pas directement mais parle longuement des mégatendances en cours dans la branche, des évolutions disruptives, Il évoque des processus de transformation, l’agilité, l’efficacité et la «culture du changement». «Mais finalement, qu’est-ce que cela signifie pour nous?», demande son collègue, qui ne voit pas où tout cela mène. L’employé répète le message du CDO en d’autres termes, ajoutant au passage: «Il faut que l’entreprise s’imprègne de l’état d’esprit de la Silicon Valley.» Mais impossible pour son collègue de se satisfaire d’une telle réponse. Il redemande donc ce que cela changera concrètement dans leur quotidien. L’employé précise que tous les processus de travail seront progressivement numérisés, que le réservoir de talents pourra désormais être mieux exploité et, bien sûr, que chacun s’appuiera toujours plus sur le digital dans son travail. «C’est un énorme changement! Un challenge!», conclut-il. Son collègue se tait mais affiche une moue qui suggère qu’il ne se sent pas beaucoup plus avancé après ces explications. Puis tout à coup, son visage s’éclaire. Il tapote l’épaule de son collègue et lui dit en riant: «Toi, tu es mûr pour une promotion!»

Natalie Gratwohl, journaliste | Copyright NZZ | tous droits réservés

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Beitrag von: Natalie Gratwohl, journaliste | Copyright NZZ | tous droits réservés